II. COMMUNICATION & BLESSURE

Les citations qui proviennent de
A Course in Miracles sont référencées par les lettres T. pour Text, L. pour Lessons, W. pour Workbook, M. pour Manual for Teachers, et C. pour Clarification of Terms, suivies par le numéro de chapitre et de section, et, pour les leçons, de L. et de leur numéro. Ces références correspondent autant à la version anglaise qu’à la version française. La traduction de ces citations est mienne.
1. DES MOTS & DES MAUXLe médium de la relation est le langage ; sans langage, pas de relation. En outre, comme nous l’avons vu avec les textes précédemment publiés ici sous la rubrique LA RELATION PARTICULIÈRE, toutes les relations du rêveur (et pas seulement avec des personnes physiques) sont par définition des relations particulières :
« Dans un sens, la relation particulière fut la riposte de l'ego à la création de l’Esprit Saint, Qui était la Réponse de Dieu à la séparation. » A Course in Miracles, T. 17-IV
Et toutes ses relations resteront particulières jusqu’à ce que le rêveur décide véritablement de laisser l’Esprit Saint les transformer en « relations saintes ».
« Dans ce monde il est impossible de créer. Toutefois, il est tout à fait possible de rendre heureux. J'ai dit plusieurs fois que l’Esprit Saint ne voulait pas te priver de tes relations particulières mais qu'Il les transformerait. Et tout ce que cela signifie est qu'Il leur restituera la fonction que Dieu leur a donnée. La fonction que tu leur as donnée est clairement de ne pas rendre heureux. Mais la relation sainte partage le but de Dieu plutôt que de viser à lui fabriquer un substitut. Chacune des relations particulières que tu as faites est un substitut à la Volonté de Dieu et glorifie ta volonté au lieu de la Sienne en raison de l'illusion qu'elles sont différentes. » T. 17-IV
C’est pourquoi, dans la poursuite de son rêve auquel il tient tant le rêveur se sert des mots pour enfermer l’autre, l’engluer même, pour le rendre inoffensif comme le fait l’araignée avec sa proie avant de la priver d’existence. Son
état-particulier (T. 24) en dépend en effet : en devenant le geôlier omniprésent de son monde rêvé, par le biais de la relation particulière qu’il établit avec les reflets changeants de son esprit divisé, la perte de valeur et de pouvoir qu’il imagine ainsi occasionner chez l’autre l’autorise à s’arroger la fonction qui lui donnerais à lui, existence, valeur et pouvoir.
Dès que le partenaire particulier est sélectionné, le rêveur tisse un cocon de mots doux, de mots cajoleurs, de mots flatteurs, de mots manipulateurs. Bien sûr il n’en est pas complètement conscient car il sait comment se mystifier lui-même. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi il ne doute pas un seul instant d’avoir communiqué clairement ce qu’il attend de sa relation : des réponses précises mais codées que lui seul est apte à déchiffrer qui lui prouveront qu’il est innocent du péché auquel il croit. En fait, il attend que « l’amour » que
l’autre doit éprouver pour lui – dont l’expression peut être l’amabilité, la considération, l’attention, la sollicitude, la complicité, la complaisance, la passion, la dévotion ou la servilité – fasse la preuve absolue de son innocence. Mais c’est justement cela qui n’est pas possible car il n’y croit pas lui-même. Ce qui explique sans doute pourquoi le rêveur n’est jamais satisfait, car l’ego auquel il s’est confié ne connaît que la haine et la culpabilité, ce qui le rend incapable de reconnaître l’amour puisqu’il a refusé Son principe même pour que, par l’identification à son corps, il puisse affirmer son individualité particulière.
En effet le rêveur, ne croyant pas à son innocence, tient énormément aux « sensations » que lui procure la culpabilité qu’il considère être son état « normal » auquel il est habitué d’ailleurs comme il l’est à son café matinal. Certes, il n’en est pas clairement conscient car ce ressenti est recouvert par un sentiment de supériorité qu’il éprouve chaque fois qu’il se sent « gagnant » et témoigne
qu’
il avait raison. Mais ce n’est que son ego qui a gagné, certain qu’il est d’avoir conduit le rêveur à usurper la fonction du Créateur par substitut interposé. Il est vrai que pour lui « usurper la fonction du Créateur » ne signifie pas grand chose car, dans son rêve, il semble avoir oublié son projet originel. Ce qui ne veut pas dire que son projet et sa culpabilité aient disparus ; ils se sont seulement déplacés et sont rejoués sous des formes substituées dans la relation particulière. Il a peut-être oublié tout le reste, mais le rêveur n’est pas totalement inconscient de sa croyance qui affirme que pour exister il doit posséder une fonction particulière, supérieure en valeur et pouvoir à celle qu’il perçoit chez l’autre. Et, dans le rêve, c’est à cela que servent ses relations.
De plus, il faut se souvenir que l’idée fixe de tout rêveur est de reformer le Un à sa façon, i.e.
dans sa propre version. Ce qui explique pourquoi dans son fantasme rêvé il n’a de cesse de reconstituer un semblant d’unité en éliminant tout ce qui s’oppose à son état
fusionnel et particulier, le substitut à la véritable union. Ainsi, dans la toute première relation du rêveur qui se joue entre sa mère, son père et lui, le père doit disparaître (cet empêcheur de tourner en rond…) car c’est de son père, substitut de Dieu, dont il veut usurper la fonction et la place. Si dans son enfance son père disparaît de la scène familiale, le rêveur croit avoir réussi à prendre sa place auprès de sa mère, Dieu-la-Mère, symbole de son origine fusionnelle et corporelle vers laquelle il cherchera toute sa vie à retourner. Il arrive aussi que ce père et cette mère soient perçus par le rêveur comme étant inséparables. L’évidence de son échec à accomplir son projet fusionnel et de vaincre son père (actualisé généralement dans l’adolescence) sera alors douloureusement ressenti et pourra le conduire au désespoir et à des formes de défis variés et multiples dont la violence est annonciatrice de sa propre destruction.
Dans le rêve de sa vie, toutes les relations particulières qu’entretient le rêveur se jouent dans le cadre de ces deux options que l’ont peut considérer comme des archétypes : dans la phase adulte, soit le partenaire représente la mère, soit il représente le père. Toutefois la même personne, l’objet de la relation, ne peut représenter les deux à la fois. Si le partenaire est le substitut de la mère, le rêveur jouera le rôle du père tel qu’il aurait voulu qu’il soit dans sa fonction : omniprésent, omniscient et omnipotent. Il aura tout pouvoir sur cette mère symbolique tout en l’accusant par ailleurs de vouloir l’étouffer et l’asservir. Quand le partenaire (quel que soit le sexe) est le substitut du père, le rêveur a pour seul objectif de reproduire la fonction du père telle qu’il la perçoit, mais toujours en faisant mieux que lui – exemple de ce pattern : le fils, à peine devenu Président comme son père (reproduction de la « fonction), attaque un autre pays pour « faire comme son père », mais il faut aussi qu’il fasse
mieux que lui, ce qu’il n’a pas manqué de faire. Tout au long de sa vie rêvée, les relations du rêveur ne sont qu’une série de répétition d’un de ces deux modèles (et quelques fois en alternance) par le moyen des substituts dont la projection se déplace et s’ajuste à son projet d’usurpation.
Comme ses échecs répétés à assumer la fonction usurpée ajoute à sa culpabilité
inconsciente, le rêveur va, par le biais de sa colère
consciente, en blâmer l’autre qui lui paraît plus réel que lui, plus savant, plus puissant, donc
fautif. Autrement dit le rêveur ne supporte pas d’être responsable de son échec à accomplir le projet qu’il fomentait en espérant l’approbation et l’a reconnaissance de sa mère substituée pour en devenir le « préféré ». Ce mécanisme ne se limite pas au seul champ d’action de la relation particulière avec un autre corps car, en fait, dans la vie du rêveur tous les événements de son scénario sont motivés par la relation particulière avec ce qui « lui fait face » et qui est toujours une représentation symbolique, soit de sa « mère » (substitut de Dieu) dont il veut être le préféré, soit de son « père » (substitut de Dieu) qu’il veut détruire pour usurper la fonction.
Je rappelle pour mémoire que la mère symbolique prend plusieurs formes que le rêveur « absorbe » ou
consomme. En premier lieu, ce qui lui semble extérieur : la matière, la terre (nourricière) et par analogie le monde et la société, l’entreprise et le travail, les produits fabriqués qu’il consomme pour ses « besoins », les « assurances » qui le sécurisent. Puis ce qui lui semble proche : son corps et ses substituts, les « images » consommables et leurs dérivés (photos, films, vidéos), l’alcool, les drogues de toutes sortes, nourriture y compris, et tout ce qui rend le rêveur « dépendant » et asservi, sa voiture, sa maison, ses divertissements. Il entretient avec ces formes des
relations particulières d’amour. Le père symbolique prend des formes telles que le ciel (la conquête de l’espace), l’univers, le temps, l’abstraction, le savoir, l’autorité, les lois, le pouvoir du « chef » qui punit, « pouvoirs » que le rêveur espèrent faire siens pour en « avoir » l’usage exclusif. Par association on peut y ajouter le sexe, les armes, la guerre, tout ce qui est lié de près ou de loin à la destruction par élimination ; ce sont ses
relations particulières de haine. Dans la gestion de son monde rêvé, tout ce qui symbolise le « père » a pour fonction de le menacer de mort, soit parce qu’il croit s’être déjà approprié sa fonction, soit parce qu’il désire se l’approprier ; alors que tout ce qui symbolise la « mère » a pour fonction de le sécuriser (par absorption) en lui faisant revivre symboliquement son état fusionnel prénatal. Pour le dire autrement, dans son rêve « avoir » remplace Être.
Néanmoins, plus il semble réussir à détenir cette fonction usurpée, plus sa peur augmente en acuité. Mais pour que son stratagème mystificateur fonctionne à ses propres yeux endormis il est obligé de scotomiser sa peur. Or scotomiser quoi que ce soit a pour effet de projeter sur l’écran du vide l’image qui en est la représentation symbolique. Mais comme il n’est pas conscient de sa culpabilité et qu’il ne fait pas le lien entre l’une et l’autre, les formes extérieures (qu’il perçoit comme étant le monde) justifient qu’il se défende de l’anéantissement – son châtiment – qu’il suppose inévitable mais qu’il ne met pas en relation avec son ressenti de culpabilité. Sa peur va donc lui apparaître sous des formes diverses qui semblent la faire exister réellement mais hors de lui-même, comme s’il n’en était pas responsable. Car c’est du reflet chimérique de son attachement au particularisme sur lequel il a projeté sa haine dont le rêveur a peur.
« Tu as peur de Dieu parce que tu as peur de ton frère. Ceux à qui tu ne pardonnes pas te font peur. Et personne ne peut atteindre l'amour si la peur l'accompagne. » T. 19-IV
Car c‘est la haine qui est l’ingrédient incontournable du fantasme rêvé, haine qui s’est substituée à l’amour dès que l’Amour fut refusé. Mais là encore le rêveur ne la reconnaît pas en lui-même ; elle reste donc sournoisement dissimulée sous couvert de jugements, de colères, de ressentiments et d’attaques verbales. Il voulait l’amour pensait-il consciemment, mais inconsciemment c’est la haine qu’il semait ; il récolte donc la culpabilité, la violence et la peur. En accusant l’autre de tous ses maux, il cherche à se venger de sa déception en attaquant l’objet de sa relation. C’est alors que ces mots deviennent artificieux, trompeurs, méprisants, vénéneux, culpabilisants, accusateurs, mordants, acerbes, tueurs ; c’est inévitable. L’engrenage de cette mécanique infernale est bien rodé et ne peut être stoppé car, dans son rêve, la fonction du langage est d’attaquer et comme la Parole d’Amour a été refusée, les mots de haine semblent prendre Sa place. Ces mots haineux – qui sont au service de la pensée du rêveur – nomment, définissent, impriment une forme, comme le fait le pinceau du calligraphe sur l’espace vide de sa feuille et donnent apparemment substance, existence et réalité à ce qui est pensé, projeté puis perçu.
Il serait faux de croire que les mots sont au service de la communication ; en fait, il ne servent pas du tout à communiquer la vérité, dit
A Course in Miracles, ils ne sont que des symboles, et même « …des symboles de symboles. Ils sont donc deux fois éloignés de la réalité » (L. 184 et M. 21). Ils expriment pourtant ses pensées, elles aussi symboliques, parce qu’il croit à ce qu’elles représentent. Mais comme ce qu’elles représentent sont des mensonges, la communication est faussée, et ses mots ne peuvent unir « car ils furent inventés par des esprits séparés afin qu’ils se maintiennent dans l’illusion de séparation » (M. 21). Les mots attaquent pour préserver l’illusion de séparation ; or le rêveur ne pourrait les prononcer sans le truchement du corps ; et c’est à cela qu’il sert.
« L'attaque est toujours physique. Lorsqu'une attaque sous une forme quelconque te vient à l'esprit, tu t'égales à un corps puisque c'est l'interprétation que fait l'ego du corps. Il n'est pas nécessaire que tu attaques physiquement pour accepter cette interprétation. Tu l'acceptes uniquement parce que tu crois qu’attaquer peut te procurer quelque chose que tu désires. Si tu ne croyais pas cela, l'idée de l'attaque n'aurait aucun attrait pour toi. »T. 8-VII
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